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Visite du Prof. Carlos Lopes à Madagascar

Le Professeur Carlos Lopes, ancien Secrétaire Exécutif de la Commission Economique pour l’Afrique des Nations Unies, a visité Madagascar en fin juin 2017, sur invitation de la Friedrich-Ebert-Stiftung.

Le Professeur Carlos Lopes, ancien Secrétaire Exécutif de la Commission Economique pour l’Afrique des Nations Unies, a visité Madagascar en fin juin 2017, sur invitation de la Friedrich-Ebert-Stiftung. Son séjour à Madagascar s’inscrivait dans le cadre du programme de soutien de la Fondation à la mise en place d’une politique industrielle à Madagascar. Prof. Lopes est une des voix les plus éminentes en Afrique en faveur d’une industrialisation du continent.

Durant sa visite, M. Lopes a tenu une conférence publique sur l’industrialisation verte en Afrique, qui a vu la participation de près de  400 auditeurs. Il a également rencontré des hautes personnalités du pays, dont le Président de la République, le Premier Ministre, et différents membres du gouvernement. Le texte ci-après contient des recommandations qui lui ont été demandées durant ces visites.

 

 

Madagascar doit se transformer, vite !

 

Le 26 juin dernier la fête nationale nous rappelait que le pays a déjà 57 ans, mon âge. Ce point de ralliement m’a interpellé pendant ma récente visite à la Grand Île. Un des pays avec la plus grande biodiversité et une culture extraordinaire, Madagascar avait tout pour réussir après l’indépendance. Après plusieurs tentatives de décollage ratés la situation actuelle démontre que le pays est à la queue de presque tous les tableaux d’indicateurs socio-économiques africains. Quelle est l’explication d’un constat si frappant.

 

Je pense tout d’abord que les chiffres et les statistiques qui définissent Madagascar dans ces tableaux ne correspondent pas tout à fait à la vérité. Il suffit de circuler un peu pour retrouver le génie de ce peuple débrouillard, artisan, entrepreneurial, sophistiqué. Le niveau de vie constaté, pauvre certes, ne correspond pas au PIB per capita le plus bas de la SADC, ou même de la plupart des pays en zone côtière du continent.

 

Les comptes nationaux indiquent un niveau gigantesque du secteur informel, de presque 90% des activités économiques, ce qui résulte en des revenus maigres dans les caisses de l’État et un taux de pauvreté de 77%. Dans tous les cas semblables ailleurs, les riches du secteur informel est responsable et bénéficiaire d’un tel désordre. C’est probablement valable pour Madagascar aussi.

 

Il faut s’attaquer à ce problème, agent numéro un de la paupérisation, de l’investissement et de la médiocrité des prestations sociales. Beaucoup de pays confrontés à des fuites massives d’impôts, provoqués autant par l’inefficacité que par la corruption ont décidé d’autonomiser les services de revenus. Ils ont tous pu augmenter les ressources de l’État et rendre plus transparent la fiscalité avec une telle mesure.

 

Avec davantage de revenus et une actualisation des comptes nationaux, Madagascar ferait face aux difficultés de sa dette souveraine avec toute une autre liberté. Il faut donc réfléchir aux gains qui peuvent être obtenus avec un système autonome de collecte et traitement des impôts.

 

Malheureusement, avoir plus d’argent dans les coffres de l’État n’est pas pour autant la solution aux difficultés de Madagascar. La solution est plutôt un changement de politiques économiques, avec une accélération de la transformation structurelle.

 

Un pays qui dépend fortement d’une agriculture peu productive, d’exportations de matières premières sans leur ajouter de la valeur, et des infrastructures précaires, correspond largement au modèle mis en place par le système colonial. 57 ans après on pourrait s’attendre à des changements.

 

L’augmentation de la productivité du secteur primaire se fait avec l’établissement de chaînes de valeur jusqu’à la transformation industrielle. Ce n’est pas nécessairement de l’industrie lourde au départ, ni des niveaux de complexité difficiles à atteindre.  Même avec des entreprises familiales et communautaires, les effets d’une industrialisation modeste peuvent faire des miracles. C’est d’ailleurs possible de vérifier cela avec beaucoup d’exemples malgaches qui peinent pourtant à se multiplier.

Les industries alimentaires ou de substitution d’importation déjà existantes lutte contre vents et marées pour ne pas être engloutis par une concurrence qui vient de l’informel, mais aussi des abus pratiqués par la concurrence couverte par une législation passive qui favorise les zones franches.

 

Ces mêmes zones franches ont été parmi les premières expériences de délocalisation de la production manufacturière de basse valeur ajouté de l’Asie vers l’Afrique, pour des raisons de coût de main-d’œuvre. Un filon que beaucoup imitent à ce moment.

 

Il devient donc évident que Madagascar a des atouts mais a de la peine à se convertir aux dynamiques de marché. Très peu de protection aux industries naissantes, non intégration des zones franches au tissu économique national, régulation pauvre et manque d’un programme d’investissement conséquent.

 

Réussir à mettre l’ensemble de ces éléments en diapason requiert une politique industrielle bien élaborée, et qui devient un impératif national. Toutes les tentatives de développement industriel dont le protagoniste principal est « le » seul Ministère de l’industrie deviennent des politiques marginalisées. Si on ne comprend pas que l’industrialisation est la transformation de l’ensemble du système productif et exige donc une approche holistique et centrale, on ne réalise qu’une politique sectorielle, nécessairement vouée à l’échec.

 

Les défis mentionnés ne sont rien d’autre que la transformation structurelle. Nombreux pays africains se sont embarqués dans cette nouvelle phase de leur développement, baptisée émergence. Ils affichent des taux de croissance parmi les plus élevés au monde, et créent des emplois modernes indispensables au tissu urbain en croissance continue. Leur paysage économique et social change à grande vitesse. Au pas de course, d’autres les imitent. Madagascar ne peut donc pas rester isolé. Une Grand Île est un petit continent. Cette île se trouve entre les régions à plus forte croissance de la planète. Elle ne peut pas se contenter d’attendre que les prix de la vanille grimpent, ou que la demande en nickel augmente. Ces 25 millions d’habitants ne devraient pas avoir une richesse moindre qu’Aliko Dangote, certes l’homme le plus riche d’Afrique.

 

Tous les analystes insisteront sur le fait que la détermination pour accélérer l’industrialisation d’un pays exige des investissements et la modernisation des prestations publiques. On retourne donc à l’argument avec lequel j’avais initié ce propos : le pays a besoin de commencer là où le bât blesse, la pression fiscale, actuellement autour de 10%, mesurée par ailleurs pour une taille de l’économie qui est probablement sous-estimée. C’est très peu. Dans le débat national sur la question, il faudrait évaluer non seulement la valeur financière de la fiscalité mais aussi sa valeur économique. Si on regarde la fiscalité comme un comptable, on sépare les deux et on ne voit pas très loin.

 

Quand une personne atteint la cinquantaine, on a l’habitude de dire qu’elle ne changera plus, ou bien qu’elle a perdu de l’énergie ou est devenue conformiste. Heureusement, Madagascar a une moyenne d’âge parmi les plus basses du monde, moins de 20 ans. Cela veut dire tout simplement que ce pays peut bien avoir 57 ans dans sa tête, mais son corps et son avenir sont bien plus jeunes. Un atout inestimable car il va falloir se transformer vite. La démographie l’exige et le génie malagasy le justifie.

 

Carlos Lopes, juillet 2017

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